La Poterie de Sars

 

par Jean Piérard

Hainault-Tourisme N°88 - 9/1961

 

 

A voir cette longue bâtisse chaulée et fraîche au bord de ce chemin qui va de Sars-la-Bruyère à Blaregnies, il serait difficile de croire qu'elle est vieille de plusieurs siècles et qu'elle a vécu des heures parfois troublées, notamment à la bataille de Malplaquet et pendant la Révolution de 1789.

Planté dans cette belle campagne du Hainaut, près de la frontière française, non loin de la chaussée Brunehault, entre le bois des Tilleuls occupé jadis par les armées du prince Eugène de Savoie et le bois d'Audenarde, tenu par les troupes fidèles à Louis XIV, le vieux château de Sars a assisté en témoin pacifique au déroulement des opérations menées par le duc de Marlborough, un ancêtre lointain de Winston Churchill.

Septembre 1709, bataille de Malplaquet. Le monument élevé à la mémoire de Villars et Boufflers, quelque part au-delà du bois de Blaregnies, nous rappelle encore cette mémorable journée.

Le vicomte Wolfgang de Bournonville, seigneur de Sars, est mort depuis quelque temps déjàà. Il repose dans le chœur de l'église du village où son mausolée existe toujours.

Il fut avec le duc d'Ursel un des derniers seigneurs à avoir habité le château.

Et les années ont passé. Le château a connu bien des vicissitudes pour se retrouver prosaïquement transformé vers 1909 en une grosse brasserie exploitée par un certain M. Dufrasnes. C'est vers cette époque que l'abbé Puissant, devenu chanoine, restaura le château d'Herchies et qu'il vint une première fois à Sars, intéressé par le donjon carré qui se trouvait dans la cour de la brasserie et qui lui rappelait beaucoup la tour Burbant d'Ath, construite au XII siècle par Baudouin le Bâtisseur.

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Mais ce ne fut pas uniquement le donjon du château du vicomte de Bournonville qui attira à Sars le chanoine Puissant. Féru des choses du passé, cet homme d'une modestie extrême et dont la bonté s'étendait aux vieilles pierres comme aux hommes, avait appris par des gens de l'endroit, que le long de la chaussée Brunehault et sur les chemins voisins, on avait découvert, à fleur de terre presque, d'intéressants silex remontant à l'époque gallo-romaine. Et, entre la ferme de Coury et la chapelle des Marronniers, le chanoine fit des fouilles qui mirent à jour des objets vraiment remarquables.

Le Chanoine Puissant

 

Au début de 1914, la brasserie Dufrasnes est à vendre et le chanoine Puissant, qui n'avait jamais oublié le vieux donjon et qui brûlait du désir de restaurer le château, racheta le bâtiment sans hésiter. C'est ainsi qu'il habita à Sars, dans cette antique demeure seigneuriale de Wolfgang de Bournonville, comme il habita d'ailleurs à peu près tous les châteaux dont il entreprit la restauration. Il vécut au château d'Ecaussinnes-Lalaing, à Havré, à Herchies. On le surnomma même le « Saint Vincent de Paul des vieux châteaux », dit Louis Piérard dans les pages attachantes qu'il a consacrées au chanoine, dans son livre « Propos sur l'Art et la Littérature ».

 

La Façade extérieur du Château de Sars - photo Jean PierardDans l'épaisseur des murs du donjon, le nouveau maître des lieux découvrit un escalier en grattant la maçonnerie faite de farine de seigle et d'argile et qui a admirablement résisté aux outrages du temps. 11 remit à jour une partie des créneaux et du chemin de ronde, creusa le fossé autour du château qui avait été presque totalement comblé et répara la herse et le pont-levis.

Dans la cour, près du porche d'entrée monumental, il fit placer deux vieilles colonnes surmontées de deux statuettes qui représentent sainte Barbe et sainte Philomène qu'il avait ramenées du manoir d'Herchies.

Souvent, il aimait se promener dans la campagne aux abords du château; il avait d'ailleurs voué à notre vieux pays de Hainaut une affection bien touchante, lui qui était Renaisien de naissance.

Un jour, au cours d'une de ses promenades, il prit plaisir à regarder des gosses qui jouaient aux billes. Ces billes de terre cuite étaient tellement belles que cela intrigua le bon chanoine. Dame, en 1915, en pleine guerre, dans un petit village de campagne, ce ne devait pas être facile de s'en procurer, et surtout d'aussi bien faites ! Et il fut bien plus surpris encore d'apprendre que c'étaient eux-mêmes qui les avaient façonnées et cuites dans le four de la cuisinière familiale, avec de la terre puisée près du ruisseau des Rougneaux.

Le Porche d'entrée du Chateau - photo Jean PierardLe ruisseau des Rougneaux, pour que nul ne l'ignore, est ce petit cours d'eau qui prend sa source à Sars, au lieu-dit « Prés à Saules », et qui se dirige vers Genly, Noirchain, pour se déverser à Ciply dans le By, affluent de la Trouille.

Le Docteur Raoul Harvengt, dans son bel ouvrage « Genly, mon village en Hainaut », nous donne, à propos de ce ruisseau, de précieux renseignements tant en ce qui concerne son origine qui remonte à l'époque préhistorique qu'en ce qui a trait aux divers terrains qui constituent son sol, une sorte de limon hesbayen qui, privé de carbonate de chaux, devient une excellente terre à briques.

Le chanoine Puissant vint à l'endroit où les enfants prenaient cette terre pour fabriquer leurs billes et, après avoir effectué quelques sondages, il découvrit une importante poche de ce qu'on appelle en langage technique le « bolus alba » qui est peut-être une des meilleures terres que l'on puisse rêver pour faire de la poterie. Et c'est ainsi que naquit celle de Sars.

En créant cette industrie nouvelle, le chanoine faisait non seulement œuvre d'art mais obéissait également à un mobile philanthropique. On était en effet en 1915 et les Allemands commençaient à déporter chez eux nos jeunes gens pour le travail dans les usines. Il en occupa dans son atelier en plus grand nombre qu'il n'avait réellement besoin.

 

La cour intérieur du château

( photo Jean Piérard)

 

Ce fut d'abord de la poterie industrielle qui sortit de la main des potiers de Sars, poterie cuite dans un énorme four alimenté au charbon. On vit le chanoine travailler avec ardeur, la soutane souvent maculée d'argile rouge, de cette bonne terre du Hainaut qui faisait maintenant l'admiration des connaisseurs.

Et bientôt, avec cette excellente terre plastique, puisée près du ruisseau des Rougneaux et aussi le long du chemin du Blaron, près de la rivière le By, entre Quévy-le-Petit et Bougnies, il fit de la poterie d'art très avenante. Il s'adjoignit le concours de quelques jeunes artistes, comme Anto Carte qui allait devenir par la suite un grand maître de notre peinture et, comme ce petit vacher d'Audregnies, un certain Dufrasne, qui sculptait des fresques au flanc des talus et qui a laissé un très émouvant portrait au crayon du chanoine.

L'atelier occupait en ce temps-là entre 25 et trente ouvriers. Tous les vases et bibelots qui y étaient fabriqués, portaient et portent aujourd'hui encore le dessin du donjon : vases à fonds bruns délicatement décorés, services de table en bleu foncé, assiettes-souvenirs, vasques et aiguières. Les dessinateurs travaillaient bien souvent d'après nature, stylisant les fleurs, les feuilles ou les fruits que le chanoine rapportait du jardin et de ses randonnées à travers la campagne et les bois, baies de merisier surtout qui ont servi de thème décoratif à de nombreux objets.

On peignait aussi des émaux aux teintes chatoyantes; il y en a d'ailleurs de magnifiques pièces au château d'Ecaussinnes-Lalaing. Le chanoine se dépensait beaucoup poilu- son atelier, il surveillait avec amour les diverses opérations que compte le travail de la poterie : le modelage à la main de la terre glaise, la composition des oxydes dont dépendent les différents coloris, les heures de four qui était chauffé entre 800 et 900 degrés. Il avait en outre installé chez lui toute une salle d'exposition que l'on peut retrouver maintenant au musée du chanoine Puissant à Mons et où étaient rassemblés les plus beaux spécimens de la poterie.

En avril 1920, à la Foire commerciale de Bruxelles, un stand qui réunissait les plus belles de ses créations obtint un très vif succès. Une importante délégation d'hommes d'affaires anglais s'intéressa fortement à son œuvre et voulut même que Sars ne travaillât que pour eux. Le chanoine refusa, car il savait très bien qu'accepter leur offre, c'était par la même occasion, faire table rase de la valeur artistique de sa poterie.

Notons en passant que de 1914 à 1919, le chanoine Puissant fit les fonctions de curé à Sars et ce, comme châtelain à titre provisoire. Archéologue infatigable et tout à fait désintéressé, il fit également, vers cette époque, des fouilles au bois de Colfontaine à l'emplacement de la villa romaine et y découvrit l'existence d'un vivier et d'une plante curieuse, une orchidée d'une espèce très particulière le « cabaret asarum europeum » dont la présence en cet endroit semblait indiquer qu'elle aurait été transplantée là par les Romains avec d'autres végétaux pour orner un vaste jardin.

Le chanoine Puissant quitta Sars et abandonna la poterie en 1921 pour se consacrer davantage à la restauration du château d'Havré, hélas sans résultat. On peut dire qu'il passa toute sa vie à rechercher, pour les sauver, les témoins précieux du passé. Il constitua une collection inestimable qu'il légua à la ville de Mons et aux hommes de son pays pour leur dispenser, ce qui a toujours été son idéal, les joies pures que procure la beauté.

LA MAISON D'HABITATION DANS LA COUR DU CHÂTEAU

( photo Jean Piérard)

Il mourut en mai 1934 et fut enterré dans cette petite chapelle de l'Attaca qu'il avait restaurée comme tant d'autres vieilles choses d'ailleurs de notre bon pays de Hainaut. Après quelques années d'abandon, les bâtiments de la poterie de Sars furent rachetés par M. Tytgat, en 1929 exactement. La remise en activité s'avéra quelque peu difficile mais, grâce à la direction éclairée de M. Tytgat fils, la poterie reprit un nouvel essor tout en conservant, ce dont il faut lui en savoir gré, la tradition artistique qu'avait si bien défendue le chanoine Puissant.

Le Donjon carré de Sars - photo Jean PiérardElle s'appelle maintenant « Poterie du Donjon ». Et j'y suis retourné ces derniers jours, dans cette belle maison aux contreforts trapus que lèche l'eau calme des fossés. J'ai retrouvé avec émotion l'œuvre du chanoine Puissant et la campagne qu'il a tant aimée, près de ce bois du Temple où somnole la maison natale de ce grand artiste que fut Louis Greuze.

Bien sûr, M. Tytgat emploie-t-il aujourd'hui le four électrique et a-t-il dû avoir recours à la terre du Calvados et de Seilles pour remplacer l'argile rouge de Sars en partie épuisée, mais ses poteries ont gardé toute la valeur qu'elles avaient autrefois. Mieux encore, il leur a donné des formes et des coloris nouveaux. Je pense entre autres à certains émaux et terres cuites qui répondent certes à des besoins utilitaires mais qui possèdent une originalité artistique que le chanoine, j'en suis persuadé, aurait beaucoup appréciée. Merci à M. Tytgat de prolonger ainsi dans le temps cet amour de la beauté aux dépens du côté commercial de cette industrie.

Poterie de Sars, dans ce beau coin du Hainaut qui touche à la France, vous êtes également toute proche de ce pays qui nous est cher, par le bon goût et le respect des traditions, et ce n'est pas, je crois, le moindre des éloges que l'on puisse faire en ce XXe siècle où l'on sacrifie trop souvent l'esprit à la matière. Et l'œuvre du chanoine Puissant se perpétue ainsi dans le temps, le temps qui efface tout mais qui n'effacera jamais la beauté.

 

 

 

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